L’œil reçoit de la beauté peinte le même plaisir que de la beauté réelle. Mais qu’elle vanité que la peinture qui attire l’admiration par la ressemblance de choses dont on n’admire point les originaux. Car l’art ne veut pas la représentation d’une chose belle mais la belle représentation d’une chose, en d’autres termes : il ne reproduit pas le visible ; il rend visible. J’étais aveugle, ou, j’avais une vision floue de la chose jusqu’à ce que la chose ouvrait grands, mes yeux. Car pour nous, chez qui ; tous les chefs-d’œuvre n’ont d’autre destination que d’être exposés aux regards d’un petit nombre d’hommes riches et d’être emprisonnés et cachés dans les maisons des grands... Non messieurs, la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements.
Son portrait parlant, disait beaucoup de choses sur lui. D’abord, ses yeux éloquents refusent de se taire et de rompre avec son silence intérieur. Sa petite barbichette cache avec modestie une grande expérience de toute une vie. Son sourire n’est qu’une humble invitation pour le partage et pour l’aventure de la vie. On peut peindre tout un visage dans un espace qui n’est pas plus large qu’un ongle. Pour le décrire avec des phrases il faudrait une page entière et encore on ne parviendrait pas à en donner une idée exacte. C’est pourquoi, je suis encore à la recherche des mots convenables pour un hommage à un homme-mage, un Roi mage des formes et des images, un juge mage de la vie. Son image dans ma tête n’est qu’un ensemble d’idées dont les formes sont les propos d’une fille sur son père, de la barba papa jusqu’au nouveau spectacle de Gad « Papa est en haut », tandis que, les couleurs de l’image représentent les témoignages de « ces autres » ; ou ceux qui ont cru en lui et qu’ils l’ont vu vivre jusqu’à la fin. Je ne l’ai jamais rencontré pourtant j’ai l’impression de l’avoir toujours connu, je le vois en moi, je le retrouve dans ses tableaux, là où il a toujours existé, je l’admire dans son art, je le respecte dans sa vie de révolte, je l’aime dans sa fille. D’après ce que je viens de lire de ce qu’on avait écrit sur lui, je ne crois pas pouvoir imaginer le nombre de sourires qu’il a peints sur les visages modulés du monde. Lors de ces différends, il ne laissait personne indifférent. Un génie social ! Il avait cet art de « vouloir-vivre », ce bon gout de la vie qu’il savourait dans toutes ses valeurs, il avait cet amour de la vie qu’il conjuguait à tous les temps et à tout le monde. « L’artiste doit aimer la vie et nous montrer qu’elle est belle. Sans lui nous en douterions. » Après tout, l’art est consolateur ou n’est pas. Demandez-le à Faouzi Chtioui !
« …Mais aujourd’hui je peins pour découvrir cette merveilleuse chose qui est l’amour de la vie et des autres… »*
Je crois que cette phrase résume la vision de Faouzi de l’art aussi complexe qu’elle ne le soit ainsi que sa philosophie de la vie si simple qu’elle ne le semble. Pour lui, il n’y a d’art que pour et par autrui. Sa vie, il l’a vouée « aux autres. » Un des principes motifs de la création artistique est certainement le besoin de nous sentir essentiels par rapport au monde. C’est peut être là façon de Faouzi, en tant qu’artiste, de dire « je suis là ». Voir le monde comme je suis, non comme il est. La différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparait le monde, s’il n’y avait pas l’art ça resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous–mêmes, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le notre…
« Pour réussir dans le monde, il fallait avoir l’air fou ou être sage. », disait Montesquieu. Faouzi avait fait le bon choix, je crois, vu sa réussite ! Mais ce qui m’intrigue c’est, comment les artistes, les philosophes et tous les grands hommes, réussissent à mener leur « double vie » ? Faouzi l’Homme et Faouzi l’artiste se mélangèrent. Les deux confondus ont donné naissance à un art à la fois édifiant et confus. Or si l’on arrivait à connaitre ce qui est la structure profonde de son être, on arriverait peut-être à trouver que cette structure a conditionné celle de son œuvre.
C’est avec les beaux sentiments qu’on fait de mauvais beaux-arts. Personnellement, je ne comprends pas comment un homme vraiment heureux pourrait avoir l’idée de faire de l’art : Si nous avions la vie, nous n’aurions plus besoin de l’art. Quand le présent ne nous offre plus rien, nous crions par l’œuvre d’art : je voudrais. Notre art est l’aveu de notre impuissance. Ça ne veut pas dire qu’avec l’art, l’homme est enfin satisfait, jamais ! Pour Faouzi, la bibliographie de son art est aussi riche que celle de sa douleur. Ce qui ne nous tue pas nous rend forts, notre souffrance doit enrichir notre charme. « Surtout, j’ai la douleur, cette douleur toujours jeune, active, inspiratrice d’étonnement, de colère, de rythme, de défi…heureusement, j’ai la douleur », disait Colette. Et comme tout grand artiste Faouzi était nécessairement sensible. Chaque œuvre qui lui appartient est une confidence. Alors je me disais si, ce n’était pas de l’art, c’était le soulagement d’un cœur parce qu’on ne peint que son propre cœur, en l’attribuant à un autre. C’est de l’amour que Faouzi mélangeait avec ses couleurs, sans cet amour il n’aurait jamais touché à un pinceau. Comme l’amour, l’art n’est pas plaisir, mais passion. Et de même qu’un musicien aime la musique et non les rossignols, un poète des vers et non des couchers de soleil, un peintre n’est pas d’abord un homme qui aime les figures et les paysages. C’est un homme qui aime les tableaux. C’est la passion et le vice qui animent les compositions du peintre et c’est bien le cas des tableaux signés Chtioui.
« On rentre dans l’atelier comme on va en enfer ! Il faut savoir contraindre sa liberté et travailler tous les jours même dans la souffrance. Il faut tout un rituel pour arriver à l’instant de création… »*
« L’inspiration, c’est ce courage de s’asseoir devant sa table de travail. », disait le compositeur suisse Arthur Honegger et c’est en s’enfermant dans son atelier pendant des heures que Faouzi Chtioui se retrouva seul avec sa muse. Lui, c’était l’homme de génie […], celui qui trouve une si douce jouissance à exercer son art, qui travaille malgré tous les obstacles. La peinture s’apprend dans les musées. Les mêmes musées, « cimetières des arts », que Faouzi avait peur d’y enterrer ses œuvres de son vivant. Une œuvre d’art finie est une œuvre d’art mort. « Tout intérêt de l’art se trouve dans le commencement. Après le commencement, c’est déjà la fin. » Faouzi, un vrai touche-à-tout une fois qu’il a découvert cette fatalité de l’art. Il se replongeait dans le perpétuel, de peur de tomber dans le temporel. Il voulait se libérer des contraintes du temps et de l’espace, il se consacrait temporairement à une chose avant de passer à autre chose. Si l’on sait exactement ce qu’on va faire, à quoi bon le faire ? Faouzi, ne cherchait pas, il trouvait. L’art est long et le temps est court, la vie est belle et l’existence est invivable pourtant Faouzi prêcha de sortir de ce « cercle infernal ».
Le génie est le talent qui donne ses règles à l’art. Mais ce même génie ne peut donner qu’une riche matière aux produits des beaux – arts ; le travail de cette matière et la forme exigent un talent formé par l’école. Pas la peine de rappeler le parcours de Faouzi Chtioui, donc. Lui-même, il affirmait que « la formation académique » est une « condition nécessaire pour être un artiste accomplie ! »* car « en plus de l’apprentissage technique, [elle] permet à l’étudiant de dépasser la superficialité de ses émotions et atteindre plus vite les profondeurs de son être.» Et c’est pourquoi le sens artistique est soumission à la réalité intérieure. L’art, c’est d’être absolument soi-même. Ce détail nous renseigne sur la spontanéité de Faouzi car ; naturel, il était, instinctif, il vivait. En art, comme en amour, l’instinct suffit… et l’amour n’épargne personne même pas Faouzi.
« Si l’artiste perd son instinct il perd la création ! »*
Cette création qui se veut une forme de révolte animée par un désir profond, qui est la créativité. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, pourquoi croise-t-on les bras si on peut croiser les doigts ?! Là ou il y a de l‘art, il n’y a pas de place pour le mal. Mais tout autour –de l’artiste-, règne « ce mal ». « Aucun artiste ne tolère le réel », dit Nietzsche. Il est vrai, mais aucun artiste ne peut se passer du réel. L’art est aussi ce mouvement qui exalte et qui nie en même temps. Par défaut, l’artiste typique est ce quelqu’un d’utopique voire utopiste. Mais au fond, c’est l’homme de génie…qui a réellement vu le monde, ou que son âme le lui a révélé intuitivement. Et puis, c’est son imagination qui fait le beau, justement parce qu’il suit son génie. La beauté, c’est la quête même de Faouzi et le beau est sa requête. La révolte, de ce point de vue, est fabrication d’univers. Ceci définit l’art aussi. Les hommes éveillés n’ont qu’un monde, mais les hommes endormis ont chacun leur monde. Faouzi était ce rêveur éveillé, qui construisait de son céramique et traçait avec ses pinceaux des ponts reliant ses univers fictifs à l’univers. Il dessina le cri au milieu du silence puisque personne ne peut effacer ce dernier. L’exigence de la révolte, à vrai dire, est une exigence esthétique. La création refuse le monde à cause de ce qui lui manque et au nome de ce que, parfois, il est. L’âme trop puissamment liée à la bêtise terrestre, pour se maintenir par une rêverie personnelle à la hauteur d’un charme que je payerai volontiers de toutes les années de ma vie, j’ai recours à l’art. Le cordon ombilical de l’art est toujours relié à « maman réalité ». Un nombril est une œuvre d’art dans son état final. L’artiste si loin qu’il veut s’éloigner de ce monde il y sera à jamais, condamné, emprisonné, piégé… Son cœur sourira le jour où il cessera d’être artiste, le jour où les philosophes du monde marcheront sur leurs mains. Pourquoi cette vision pessimiste ? Tout simplement parce que les optimistes écrivent mal. Le but de l’art, c’est le beau avant tout. L’œil artiste voit la beauté de la laideur et connait l’utilité de l’inutile. Ici, dans ce contexte, le bon verbe à employer c’est : imaginer. L’art commence ou l’imitation finit. L’imitation tue l’art. Les esprits limités seuls, font de l’art imité. L’imitation dans l’art est limitation de l’âme. L’art n’est grand que parce qu’il grandit. Voilà un autre aspect de l’art de Chtioui. L‘art c’est la liberté, le luxe, l’efflorescence.
En art, il n’y a que des batailles ou des tombes. Et les batailles mènent aux tombes. Quand un artiste est mort, la vie se vengera de sa mort car l’art venge la vie. Mes amis, l’art est antidestin. Le sort de l’art, est son essor même ; la perpétuité. Quelqu’un, a dit, une fois : « Retirer son âme de ce qu’on a fait, mais qu’elle est cette fantaisie maladive ? » En art on rend hommage parfois, mais on ne rend pas son âme ! Comme Faouzi mettait un peu de son âme dans la matière de son art, lui et son œuvre seront coéternels. Au passé, il peignit à son présent, son futur. Faouzi Chtioui avait cet envie avide de colorer le vide qu’il voyait de la vie par des couleurs de sa vie et d’emprunter à la nature ses couleurs pour raviver des images de son passé à fin de les revivre de nouveau à chaque fois. Même aujourd’hui, Faouzi reste ce discret qui ne passe pas inaperçu. Nous qui regardons encore ses peintures, rappelons nous de ce qu’à dit Picasso : « Un tableau ne vit que par celui qui le regarde », je sais, nous somme tous mourants mais il y aura toujours quelqu’un pour vivre, quelqu’un pour regarder. Vivre de l‘art ce n’est pas gagner son pain coloré mais vivre longtemps. On ne vit pas par hasard, alors ! Un art qui a de la vie ne reproduit pas le passé, il le continue. Ce même art est l’autobiographie de l’artiste. Relisez celle de Faouzi Chtioui, elle témoigne sur tout et surtout sur toute une existence.
A la fin, j’espère avoir été fidèle à celui, qui est juste…« dans l’autre pièce ». Et tout cela est pour dire : Mission accomplie : « Il a existé, donc il existe. »*